En Magoar (Guerguiniou), Feunteun an Tri Eskob, la Fontaine des Trois Évêques.

jeudi 27 octobre 2016
par  Jef Philippe
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Au village de Guerguiniou, la Fontaine des Trois Évêques (Feunteun an Tri Eskob), heureusement dégagée des broussailles qui l’avaient envahie, accueille désormais les promeneurs qui peuvent y accéder par un étroit sentier encaissé, très pittoresque. S’il n’y a rien de spectaculaire à voir, on se plaît à respirer la sérénité du lieu, propice au recueillement.

On peut toutefois être intrigué par plusieurs pierres dont la surface est percée de cavités oblongues : l’explication tient au fait que ce village comptait autrefois plusieurs fermes d’une certaine importance, nécessitant probablement un nombre important d’ouvriers agricoles qui se joignaient aux valets de ferme pour les grands travaux saisonniers, notamment le fauchage du foin et du blé. Ces cavités sont liées aux pierres à aiguiser !

Fontaine des 3 évêques, Guerguiniou en Magoar (22), chemin d’accès (2008)

Fontaine des 3 évêques en 2008, photo 3


Une fontaine pour les faucheurs !

Du temps où l’on coupait herbe, foin et blé à la faux dans notre région, les faucheurs suspendaient à leur ceinture une petite réserve d’eau dans une corne de vache munie d’un crochet. Ainsi ils pouvaient humecter à la demande leur « maen lemmañ », « maen falc’h », ou encore « maen godell, »maen higolenn« (pierre à aiguiser) dans cette corne que mon père appelait »ar bouteg falc’h« , et d’autres »logell ar falc’h« , en français le »coffin« . À la longue, les pores minuscules de la pierre finissent par être obturés par la limaille des lames maintes fois aiguisées, et cette »graisse« , cet enduit, rend l’outil inopérant. Enfant, j’ai vu un homme passer pas mal de temps à frotter sa pierre contre un amas de sable pour, disait-il, la »dégraisser« , la nettoyer, la rendre à nouveau rugueuse et abrasive. En breton on emploie le verbe »dic’hlisañ« pour désigner cette tâche, et la pierre avec une cavité prévue à cet effet s’appelle »an dic’hlizer". Il fallait aussi de l’eau pour nettoyer la pierre une fois débarrassée de cet enduit.

Au fond, pierre à dégraisser


Cavité oblongue d’une pierre à dégraisser

C’est à cet usage qu’étaient dévolues les cavités que l’on remarque dans certaines pierres auprès de la Fontaine des Trois Évêques, ainsi que me l’a confirmé un ancien du village.
Voici une expression recueillie à Kergrist-Moëlou : « A’i eo ma maen-lemmañ ’vel un ibil haleg » (ma pierre à aiguiser est devenue comme une cheville de saule = elle ne fait plus son office, elle n’aiguise plus).

Dans son bulletin paroissial Le Clocher de Bourbriac (n° 4, janvier 1926), l’abbé Loyer évoque cette fontaine originale :

« Feunteun an tri Eskop :
Rappelez-vous, chers lecteurs, que nous sommes à Guerginiou, ancien village noble qui garde encore ses portails cintrés.
Ce nom de « Fontaine des Trois Évêques » est évocateur : il n’indique pas que la source est sur le sommet des collines d’Arrée à 300 m. d’altitude et qu’à cet endroit comme à Kerborn, l’eau s’en va quasi d’un même point sur les deux versants grossir le Trieux, vers la Manche ; et former le Blavet vers l’océan.
Là est la ligne des eaux (ar Rann-dour). La source qui surgit au milieu du village de Kerguignou1 ne coule que dans la direction de Kervahé, dour Magor, Milin Lestollec2, le Blavet.
Un peu plus bas, dans un vallon sourd un ruisselet qui porte ses eaux au Trieux.
Trois des anciens Évêchés de Bretagne aboutissaient à Kerguiniou : celui de Tréguier,tout d’abord, dont Bourbriac faisait partie ; celui de Cornouaille ou de Quimper par la langue de terre qui est en Kérien et qui s’avance de Keropartz jusqu’aux limites de Kerguiniou. Magoar enfin possède la moitié de ce village et dépendait jadis de l’Évêché de Dol qui avait des « enclaves » dans les autres diocèses.
D’ou le nom de « Feunteun an tri Escop ».
Est-elle la limite exacte des trois paroisses précitées ? Je ne puis le dire aujourd’hui. Mais la légende persiste que les Trois Évêques de Tréguier, Quimper et Dol pouvaient boire à cette fontaine tout en restant chacun sur son territoire respectif. […] »

Fontaine des 3 évêques en 2008, photo 1


Fontaine des 3 évêques en 2008, photo 2

Après vérification, on peut dire qu’en effet les trois diocèse se rejoignaient dans les parages. Notons qu’ailleurs en Bretagne et dans toute la France il y a plusieurs autres fontaines qui portent le même nom. Pour le reste, on se doute bien que la légende a enjolivé l’affaire !
Et puisque légende il y a, terminons par une blague à deux sous, en forme de petit problème de calcul… Soit trois évêques qui se réunissent autour de la fontaine, chacun restant dans son diocèse bien entendu. Au terme de leur réunion, ils ont soif et décident de boire du champagne. On demande quelle est la surface de la fontaine, et quel serait son prix de vente éventuel…
Réponses : la surface est d’un hectare (un nectar) et trois centiares (trois sans tiare : les évêques portaient la mitre, la tiare étant réservée aux papes qui d’ailleurs ne la portent plus). Le prix du terrain : trois sous l’are (trois soulards…) Ici l’humour est sans doute cornouaillais !
Notes
1 - Je pense que le début de ce toponyme est le terme breton « gwern » (marais, lieu humide) plutôt que « kêr », lieu habité. En orthographe bretonne moderne : Gerginioù (= le lieu humide appartenant à Quiniou). L’abbé Loyer emploie les deux graphies. Les cartes optent plutôt pour Guerguiniou.
2 - Milin Lestolet, en Kérien.
Jef Philippe (texte et photos). Merci à la revue Pays d’Argoat n° 61 (2014) d’avoir accueilli la version papier de cet article. Ici, les photos, plus nombreuses, sont en couleur.


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