Homélie pour le 34e dimanche du temps ordinaire : Royauté du Pauvre Enregistrer au format PDF

Vendredi 20 novembre 2020 — Dernier ajout samedi 21 novembre 2020
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Homélie du diacre Jef Philippe pour le 34e dimanche du temps ordinaire (le Christ Roi) (Ez 34, 11-12.15-17 ; Ps. 22 ; 1 Co 15, 20-26.28 ; Mt 25, 31-46)
On trouvera à la suite de l’homélie une prière de Michel Hubault, pour prolonger la méditation.

La fête liturgique du Christ Roi a lieu chaque année le 34e et dernier dimanche du Temps ordinaire, juste avant l’entrée en Avent. En ce XXIe siècle, l’invocation de la royauté, fût-elle divine, a quelque chose de suranné, pour ne pas dire dépassé : que signifie ce Christ assimilé à un pouvoir absolu, se plaçant au-dessus des lois et des personnes qui lui seraient assujetties ?

Royauté du Pauvre

Si nous disons « le Christ Roi », il y aura certainement des personnes pour interpréter cette expression comme désignant le pouvoir souverain de Jésus, Fils de Dieu, Dieu Lui-même. Disons-le tout net : c’est une grave erreur que de penser Dieu en termes de pouvoir, tel un pharaon ou encore un de ces dieux de l’Antiquité païenne, pourquoi pas un « Jupiter tonnant ». Il est vrai que certains passages de l’Ancien Testament le présentent sous ces oripeaux. De même, ils ne sont pas rares ceux qui traduisent « Royaume de Dieu » par « territoire gouverné par un prince absolu », un dictateur donc. Toutes les personnes qui se nourrissent des Évangiles le savent : jamais Jésus ne revendique un quelconque pouvoir de ce type. « Mon royaume n’est pas de ce monde », dit-il à Pilate, valet de l’Empereur romain.

Les rois de la Bible

On peut se demander ce qu’est (ou était) un roi, et quel sens particulier ce mot a pu revêtir dans la Bible. Il sera alors possible d’envisager ce que signifie le Christ Roi. À l’origine, dans l’Ancien Testament, les rois ont succédé aux juges, qui, dans un monde constitué de clans, étaient des sortes de chefs occasionnels prenant la tête du peuple pour former des alliances et résoudre des conflits avec leurs voisins. Puis naquit un besoin de se donner des chefs plus importants, capables d’imposer leur autorité à un ensemble de tribus. Ainsi, vers l’an 1000 avant Jésus, le roi David instaure un royaume unique avec Jérusalem comme capitale. En Israël, c’est Dieu seul qui était considéré comme roi, mais l’instauration d’une royauté va aider à mettre de l’ordre, car une certaine anarchie règne en Israël. La fonction royale consiste principalement à maintenir par la force un certain ordre social, le souverain étant à la fois juge suprême (tel Salomon), chef de guerre et responsable de la cohésion du peuple.
Le roi doit donc ordonner la société, protéger son peuple et assurer sa subsistance. Par ailleurs, recevant l’onction divine, le roi est également prêtre, à la manière de Melchisédech que nous considérons comme une préfiguration du Christ.

Le Roi pasteur et agneau

Pour les chrétiens, Jésus est prêtre, prophète et roi. Mais il dit à Pilate : « Ma royauté n’est pas de ce monde… » (Jean 18, 36 -37). Comprenons : ce n’est pas selon les critères des hommes que Jésus est roi. Il y aurait d’infinis développements à proposer pour faire le tour d’une telle phrase. L’évangile de ce 34e dimanche finalement pas si ordinaire nous aide à y voir plus clair.
Nous sommes dans ce fameux chapitre 25 de l’évangile de Matthieu que tout chrétien devrait mémoriser pour le méditer fréquemment. La parabole nous transporte dans le tableau grandiose du Jugement dernier, si souvent représenté aux porches des grandes cathédrales. Le juge suprême est le Roi par excellence : c’est Lui qui détermine les mérites de chacun, effectuant un tri dans le troupeau des âmes… C’est l’image du Bon Pasteur évaluant son troupeau, image présentée également dans le Livre d’Ézékiel (1re lecture). Or la répartition de celles et ceux qui seront ou non les Élus, admis au Royaume, est soumise à des critères inattendus. « J’étais nu, j’avais soif, j’avais faim, j’étais malade, étranger, en prison… et vous m’avez secouru de diverses manières. Venez, les bénis de mon Père ! » Cette charité doit s’exercer à l’endroit des pauvres, des rejetés, des perdants de toutes sortes, des personnes que l’on a coupées du peuple, privées de lien social.
« J’étais… » Jésus s’assimile au pauvre, au malade, au prisonnier… La royauté de Jésus est celle du pauvre, de l’exclu ! On est loin de l’or des palais, loin d’Hérode, roi assassin.
Le pauvre est le roi, et Jésus est ce pauvre. Servir Dieu, c’est servir le nécessiteux : le protéger, le nourrir, selon la fonction royale évoquée plus haut.

Royauté des baptisés… confinés !

De notre côté, nous les baptisés, nous savons que le baptême nous a faits « prêtres, prophètes et rois. » Si nous voulons mettre nos pas dans ceux du Maître, si nous voulons entrer dans son Royaume d’amour en compagnie des pauvres, nous devons donc nous mettre au service des autres et particulièrement de celles et ceux qui manquent de tout, en suivant l’invitation de saint Paul : « que votre charité se fasse inventive » (1 Tes, 1,2-10). Participer à la royauté du Christ, c’est l’accompagner dans sa lutte contre toutes les formes du mal. C’est là notre royauté de baptisés.

En ces temps de confinement, nos rois sont peut-être des personnes à qui nous téléphonerons pour alléger un peu leur solitude. Nos rois sont certainement des personnes qui échapperont à la Covid parce que nous aurons opportunément porté un masque et appliqué les règles sanitaires qui s’imposent. Nos rois attendent beaucoup des chrétiens, et d’abord notre amour désintéressé. Au moment où le nombre des nécessiteux augmente quotidiennement, des particuliers et des associations caritatives se dévouent et se démènent pour leur venir en aide. C’est le bon combat.

Notre étonnement est grand de voir Jésus, le Roi du Ciel, s’identifier à tous les perdants de la planète. Il n’est pas plus grand que celui des passants et curieux qui, il y a quelque 2000 ans, voyaient mourir en croix un homme, « roi d’humilité, roi sans palais, roi sans armée », dont l’identité était signifiée par un écriteau portant l’inscription « Roi des Juifs ».
Oui, « le Seigneur est mon berger » ; il demande mon aide pour veiller sur chaque brebis de son troupeau.
Jef Philippe, diacre permanent

Tympan de Moissac

Prier avec l’évangile de Matthieu 25, 31-46

L’Éternité commence aujourd’hui.

O Seigneur, Roi des Nations,
La solennité de ce Jugement dernier transforme le moindre de nos gestes envers le plus petit des tes frères, pauvre, opprimé ou disciple rejeté en un événement capital !
Ta venue finale est la lumineuse réalité qui éclaire nos décisions présentes
et donne à tous nos actes leur vraie signification,
leur densité, leur vérité, leur poids d’éternité.

Seigneur, Juge de l’univers, fais-nous prendre conscience que, chaque jour,
nous engageons notre éternité.
Éternité qui ne se situe pas à l’extrémité du temps, mais au bout de nos choix et de nos engagements.

Seigneur, toi le vivant, assis sur ton trône de gloire,
rappelle-nous que la fin des temps commence,
à chaque instant où nous prenons conscience
que nos paroles, nos rencontres et nos actes,
doivent se prendre à la lumière de ton actuelle Présence définitive et permanente.

Seigneur, toi qui jugeras toutes les nations,
éclaire notre aujourd’hui puisque notre jugement dernier est déjà commencé ;
Puisque nous choisissons, aujourd’hui, la malédiction ou la bénédiction,
le malheur ou le bonheur, la mort ou la vie.
Puisque Ta venue dans ta gloire ne fera qu’éterniser ce que, chaque jour, nous aurons décidé.

Seigneur, toi qui présides chacune de nos eucharisties qui préfigure le rassemblement des Nations,
ouvre notre cœur à ta parole, afin que nous prenions davantage conscience
que notre amour pour ton Père et notre amour pour chacun de nos frères
pèsent le même poids d’éternité.

Père Michel HUBAUT.

Illustration du texte de Michel Hubault

Le Jugement dernier – Hospices de Beaune.